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Les histoires d'Anna

Les histoires d'Anna

Des mondes imaginaires épisodiques


L'institut des singularités Partie 1 - Chapitre 1

Publié par Anna Sam sur 19 Mars 2026, 14:36pm

La porte d’entrée de l’U.R.S. (Unité de Recasage des Singularités) gémit sur ses gonds avec un miaulement métallique qui résonne jusque dans les gencives. Dès le seuil franchi, l’air change de consistance. Ce n’est plus de l’oxygène, c’est une soupe invisible, saturée de particules de papier glacé et d’effluves de désinfectant bon marché qui tentent, sans grand succès, de masquer une odeur tenace de linoléum mouillé.

La salle d’attente s’étire comme un long soupir. Les murs, d’un beige que l’on appelait sans doute « sable de la Baltique » dans les années 70, ont viré au jaune nicotine, parsemés de taches d'humidité qui dessinent des continents imaginaires où personne ne voudrait passer ses vacances.

Au centre, un alignement de chaises en plastique orange, fixées sur une barre de fer noir, semble attendre le prochain condamné. Le plastique est fendu, révélant des entailles sombres comme des bouches édentées. Quand on s’y assoit, le dossier émet un craquement sec, une plainte de vieux cartilage qui vous annonce d'emblée que votre colonne vertébrale ne sortira pas indemne de cette expérience.

Sur une table basse au plateau de bois aggloméré qui gonfle sous l'humidité, une pile de magazines Modes & Travaux datant de l'élection de Mitterrand finit de se décomposer. Les pages sont si fines et collantes qu’elles semblent prêtes à se dissoudre sous le simple regard.

Le silence est rythmé par le tic-tac erratique d’une horloge murale dont l'aiguille des secondes tressaute trois fois sur place avant de franchir le chiffre suivant, comme si le temps lui-même hésitait à s’engager plus avant dans cette journée. Un néon, au plafond, hésite entre la vie et la mort dans un bourdonnement de moustique électrique, projetant des éclats de lumière blafarde qui donnent à chaque patient le teint d'un figurant dans un film de zombies.

Dans un coin, une plante verte en plastique, recouverte d'une couche de poussière si épaisse qu'elle en devient veloutée, semble être la seule chose qui prospère ici.

Agathe traverse cet espace, ses talons claquant sur le sol poisseux. Elle ne regarde personne, mais ses sens sont en alerte. Elle sent l'électricité statique qui crépite dans les cheveux de la petite fille au fond, celle qui fait pousser des boutons de nacre sur ses avant-bras quand elle s'ennuie. Elle perçoit l'odeur de pain grillé qui commence à flotter — Kévin est encore en train de paniquer.

Elle pousse la porte de son bureau, un battant de bois plein qui porte encore la trace d’un autocollant « Interdiction de fumer » à moitié gratté, et s’assoit derrière son bureau. Le cuir de son fauteuil soupire sous elle. Elle ajuste ses lunettes, prend son stylo rouge, et sent immédiatement une pointe de chaleur dans sa main droite.

Sur le dossier du premier patient, en gras et en majuscules, quelqu'un a écrit : « URGENT - CAS DE SINGULARITÉ ACOUSTIQUE NON IDENTIFIÉE ». Juste en dessous, une note manuscrite précise : « Attention, fait rimer tout ce qu'il entend. »

Agathe soupire. Elle voit une faute d'accord à la troisième ligne du rapport. Son stylo commence à tiédir.

Agathe sent la chaleur irradier de sa paume jusqu'à la pointe de son stylo. C'est une pulsion physique, une démangeaison interne que seule la perfection orthographique peut apaiser. Le rapport devant elle est un champ de mines. À la troisième ligne, le scripteur a osé un « Ils ses sont vus » qui fait grincer les dents d'Agathe comme du sable dans un moteur de précision.

Elle ne lutte même plus. Elle abat son stylo rouge. La pointe effleure à peine le papier que l'encre se met à bouillonner, émettant un sifflement de théière en miniature. Le "s" superflu s'évapore dans une minuscule volute de vapeur noire, remplacé instantanément par un "p" ferme et définitif. Agathe expire un long soupir de soulagement. Sa tension artérielle redescend. L'ordre du monde est rétabli.

C'est à cet instant précis que la porte de son bureau est projetée contre la butée de caoutchouc avec la violence d'un coup de canon.

Monsieur Vilebrequin entre en scène. Il ne marche pas, il se déplace par saccades énergiques, comme s'il était propulsé par un excès de caféine et d'ambition mal placée. Il porte un costume gris anthracite si cintré qu'on se demande comment ses poumons trouvent encore la place de se gonfler. Ses cheveux, gominés à l'extrême, brillent sous le néon mourant.

— Agathe ! Ma championne de la sémantique ! lance-t-il d'une voix qui résonne trop fort pour les quatre murs écaillés du bureau.

Il pose ses deux mains sur le bureau, juste au-dessus du rapport encore fumant. Agathe remarque avec horreur qu'il porte une chevalière en or massif gravée d'un logo de start-up.

— Monsieur le Directeur... murmure-t-elle en glissant discrètement son buvard sur sa correction magique.

— Appelez-moi Stan, on est dans une structure agile maintenant ! Il balaie la pièce du regard, dédaigneux. On va disrupter tout ça, Agathe. Fini le social, fini le traitement de la détresse. On passe en mode Business Angel des miracles ! L'État nous demande une rentabilité de 15% sur les Singularités d'ici le prochain trimestre.

Il se penche vers elle, ses yeux écarquillés par une excitation quasi-mystique.

 

— On a des diamants bruts dans cette salle d'attente ! Le gamin qui fait des toasts ? On va le placer dans la restauration rapide premium. La dame qui parle aux chats ? Étude de marché pour l'industrie de la croquette ! On transforme les boulets en pépites, Agathe !

Il tape du plat de la main sur le dossier « URGENT » qu'Agathe étudiait.

— Et celui-là, le poète de l'acoustique, je le veux opérationnel pour midi. On a un contrat de ghostwriting pour un rappeur en manque d'inspi. Allez, Sky is the limit !

Il repart comme il est venu, laissant derrière lui une odeur de parfum boisé ultra-agressif et une Agathe dont les doigts recommencent à chauffer dangereusement. Sur le coin de son bureau, Vilebrequin a laissé un post-it jaune.

Agathe le regarde. Le directeur a écrit : « Bon courage pour tes rdv ».

Le sang d'Agathe ne fait qu'un tour. « Tes rdv ». Sans « s » à « rdv », alors que c'est un pluriel évident dans ce contexte de productivité forcenée. Son stylo rouge, resté sur le bureau, commence à devenir incandescent, carbonisant légèrement le bois de la table.

Agathe fixe le post-it de Vilebrequin. Le manque de pluriel sur « rdv » la brûle physiquement, comme une écharde glissée sous l'ongle. Elle écrase le petit papier jaune dans sa main gauche tandis que sa main droite, toujours armée du stylo rouge, tremble d'une fureur contenue. L'encre dans le réservoir bouillonne à petits bouillons sourds, émettant un sifflement de cocotte-minute en fin de course.

Elle prend une grande inspiration, lisse sa jupe plissée et appuie sur l'interphone.

— Suivant, s'il vous plaît.

La porte s'ouvre. Un jeune homme d'une vingtaine d'années s'introduit dans le bureau avec la grâce d'un héron ivre. Il porte un sweat à capuche trop large et un casque audio autour du cou. Il s'affale sur la chaise en plastique devant Agathe, laquelle émet son habituel craquement de protestation.

— Salut la miss, c'est ici qu'on gère le biz ? lance-t-il avec un sourire désarmant.

Agathe sent un premier spasme au niveau de sa tempe droite. "La miss". "Le biz". Elle ouvre son dossier.

— Monsieur... Lu-cas ? C'est bien cela ? Je vois ici que vous souffrez d'une... singularité acoustique.

— C'est ça la maman, j'ai le flow dans le sang, c'est mon élément ! Dès que je cause, les mots s'arrosent, ça se superpose et ça explose !

Agathe ferme les yeux une seconde. Les rimes sont pauvres, mais techniquement, la singularité fonctionne. Le problème, c'est ce qui sort entre les rimes.

— Bien, Lucas. Monsieur Vilebrequin pense que votre... talent... pourrait être monétisé. Mais avant toute chose, je dois évaluer votre structure syntaxique. Dites-moi, comment décririez-vous votre parcours scolaire ?

Lucas se penche en avant, les mains s'agitant comme s'il pétrissait de la pâte à modeler invisible.

— L'école c'était pas pour moi, j'avais pas la foi, j'étais pas dans les lois ! J'ai jamais sus... j'ai jamais crus... que les verbes ils étaient tordus.

Le stylo rouge d'Agathe devient soudain d'un rouge cerise incandescent. Elle sent la chaleur monter dans son bras.

— « J'ai jamais sus » ? répète-t-elle, la voix blanche. Avec un « s » au participe passé du verbe savoir employé avec l'auxiliaire avoir sans complément d'objet direct placé avant ?

Lucas hausse les épaules, ignorant qu'il joue avec sa vie.

— Bah ouais, si y'en a plusieurs, j'en met plusieurs, c'est plus meilleur pour le bonheur !

C'en est trop. « Plus meilleur ». L'encre rouge dans le stylo d'Agathe entre en ébullition complète. Une petite goutte de pigment écarlate s'échappe de la pointe et tombe sur le bureau en faisant Pschitt !, creusant un petit trou dans le bois.

Agathe a une vision d'horreur : elle voit les phrases de Lucas sortir de sa bouche sous forme de nuages de fumée grise, remplis de fautes d'orthographe monstrueuses, de participes passés estropiés et de doubles négations oubliées. Elle a une envie furieuse de sortir un rouleau de ruban adhésif et de lui scotcher la mâchoire jusqu'à ce qu'il apprenne la règle du participe passé des verbes pronominaux.

— Monsieur Lucas… commence-t-elle, les dents serrées au point de risquer l'émail. Si vous continuez à massacrer la langue de Molière sous prétexte de la faire rimer, je crains que notre collaboration ne se termine par un homicide involontaire... ou une combustion spontanée de mon mobilier.

Lucas la regarde, l'air hébété.

— Pourquoi tu t'énerves, t'as pas de réserves ? Faut que tu te préserves, sinon tu vas finir au... conserve ?

— À LA conserve ! hurle presque Agathe. Féminin !

Elle se lève brusquement, faisant reculer son fauteuil. La pièce sent le bois brûlé et l'ozone. Elle a besoin d'air, ou d'un dictionnaire pour se calmer les nerfs.

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