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La porte blindée du bureau directorial se verrouille dans un triple cliquetis métallique. À l'intérieur, l'atmosphère est celle d'un bunker de la Résistance, l'odeur du café en moins (Agathe ayant formellement interdit à Barnabé d'approcher).
Brillant, tel un phare de vigie, balaye la pièce de ses yeux-projecteurs. Il inspecte le dessous des canapés en cuir, le revers des rideaux en velours et même l'intérieur de la cheminée condamnée.
— Zone sécurisée, Monsieur le Directeur. Aucun moustache à l'horizon, grogne-t-il, sa voix vibrant d'un zèle nouveau.
Dans un coin, Monsieur Pichon, armé d'un sac poubelle noir de 100 litres, s'adonne à une besogne peu ragoûtante mais vitale. Chaque Atchoum ! libère une pluie de confettis que le sac engloutit avec un bruit de froissement. C’est leur disque dur de secours.
Agathe s'installe dans le fauteuil de Vilebrequin (elle n'a même pas demandé la permission) et étale une feuille de papier vierge. Son stylo rouge, posé sur le bureau, émet une lueur rubis constante, prêt à corriger le destin.
— Bon, Vilebrequin, commence-t-elle en traçant une colonne verticale. Inventaire des forces. On ne gagnera pas avec de la grammaire seule. Qui avons-nous en réserve dans cette Unité qui puisse tenir tête à une armée de félins manipulateurs ?
Vilebrequin, assis sur le rebord de son propre bureau comme un écolier puni, réfléchit intensément.
— Il y a Hortense, lâche-t-il. Sa Singularité est de pouvoir matérialiser des murs de verre partout où elle voit une faute de goût. Si on lui montre des photos de litières sales, elle pourrait nous bunkeriser l'institut en dix minutes.
Agathe note : Hortense - Défense périmétrale.
— Et n'oubliez pas Paul, intervient Brillant sans cesser de scruter les coins. Celui qui empêche d'éternuer trop fort. Il est avec Lucas, le rappeur. S'il peut canaliser le souffle de Pichon pour en faire un canon de précision plutôt qu'une explosion désordonnée, on aurait une arme de tir longue distance.
Agathe lève un sourcil.
— Un canon à confettis informatifs ? Pourquoi pas. Et Lucas ? Ses rimes sont pauvres, mais elles sont répétitives.
— Justement ! s'exclame Vilebrequin. Le rap de Lucas a un effet hypnotique sur les créatures à basse fréquence. Si on le fait chanter dans les conduits de ventilation, il pourrait plonger les chats dans une léthargie profonde. C'est du bruit blanc sémantique.
Agathe ajoute : Lucas - Guerre psychologique / Neutralisation sonore.
Elle regarde sa liste. Elle sent que le puzzle commence à s'assembler.
- Barnabé : Le chimiste. S'il peut transformer l'eau en café, il peut peut-être la transformer en un répulsif liquide à base de valériane inversée.
- Mme Leparc : Elle est le maillon faible et fort à la fois. Si les chats l'utilisent, elle est une espionne. Si on la retourne, elle est notre agent double.
Soudain, un bruit de grattement sec retentit. Pas à la porte. Pas à la fenêtre. Cela vient du sac poubelle de Monsieur Pichon.
Pichon lâche le sac et recule, horrifié. Le sac bouge tout seul. Les confettis à l'intérieur semblent s'agiter, comme si l'information stockée cherchait à reprendre sa forme initiale.
— Madame Agathe ! s'écrie Pichon. Je… je pensais aux chats en éternuant… je crois que j'ai recraché leur structure moléculaire !
Le sac se déchire et une forme faite de milliers de confettis gris commence à s'élever au milieu du bureau, imitant maladroitement la silhouette d'un félin géant.
Vilebrequin se précipite sur l'interphone et hurle un code prioritaire. Quelques secondes plus tard, la porte s'ouvre sur Hortense, une femme d'une élégance glaciale, vêtue d'un tailleur si rigide qu'il semble taillé dans du marbre. Elle porte une paire de lunettes asymétriques, et son regard balaie la pièce avec un dédain souverain.
Elle aperçoit la masse grouillante de confettis qui commence à griffer l'air.
— Quelle vulgarité, décrète-t-elle d'une voix pincée. Cette forme manque cruellement de symétrie.
D'un geste sec, elle cadre le monstre de papier entre ses deux mains. Instantanément, l'air se solidifie. Dans un crissement de cristal, des parois de verre pur, épaisses et immaculées, jaillissent du sol et du plafond, emprisonnant le Chat-Donnée dans un cube parfait de deux mètres de côté.
Le groupe se rapproche, fasciné.
À l'intérieur, la créature est terrifiante. Ce n'est pas un être de chair, mais une tempête de papier organisée. Les confettis s'entrechoquent à une vitesse folle pour simuler des muscles, des tendons, une mâchoire. Le chat de papier bondit contre les parois avec une violence inouïe. À chaque impact, un bruit de détonation sourde fait vibrer le bureau, et des ondes de choc parcourent le verre.
— Hortense, est-ce que ça va tenir ? demande Agathe, la main serrée sur son stylo.
— Mon verre est fait de certitudes. Mais cette chose... elle ne cherche pas à briser le verre. Elle cherche à le saturer d'informations.
En effet, là où le monstre touche la paroi, des lignes de code et des phrases en espagnol apparaissent par transparence, gravant le verre de l'intérieur. La créature utilise les secrets de Pichon comme un diamant pour rayer sa prison.
— Regardez ! s'écrie Pichon en pointant son doigt tremblant. Il est en train d'écrire son propre mode d'emploi sur les murs !
Agathe se colle contre la vitre, risquant un œil malgré les bonds furieux du fauve de papier. Sur la paroi nord du cube, une phrase s'illumine en lettres de feu :
« L'alpha et l'oméga se rejoignent dans la litière d'argent. »
— La litière d'argent… murmure Vilebrequin, blêmissant. C'est le nom de code de la salle des serveurs informatiques au sous-sol. C'est là qu'ils veulent injecter les données du confetti noir !
Le chat de confettis s'arrête soudain de bondir. Il s'assoit au centre du cube, ses yeux faits de deux confettis dorés fixant Agathe avec une intensité insoutenable. Il ouvre la gueule, et bien qu'aucun son ne sorte, toutes les fenêtres du bureau se mettent à vibrer à l'unisson.
— Il appelle ses frères, traduit Agathe, le cœur battant. Il n'est pas juste un prisonnier, c'est une antenne !
L'Adjudant Brillant grogne de frustration, ses pupilles incandescentes crachant deux tunnels de lumière blanche qui transpercent le cube de verre comme s'il n'existait pas. Les rayons frappent le flanc du monstre de confettis, mais au lieu de se consumer, la créature semble se gorger de cette énergie. Les petits ronds de papier s'agitent dans une vibration moqueuse, une sorte de ricanement silencieux qui fait onduler sa colonne vertébrale de papier.
— C'est inutile ! siffle Hortense. Mon verre est trop pur, il ne retient rien !
Agathe, n'écoutant que son instinct de correctrice, se jette sur la paroi. Son stylo rouge entre en contact avec la surface froide. Une étincelle jaillit. Elle ne raye pas le verre, elle raye le sens.
Elle s'attaque frénétiquement à la phrase lumineuse. Là où il était écrit : « L'alpha et l'oméga se rejoignent », elle s'empresse d'insérer des barres obliques et des particules négatives. « L'alpha et l'oméga ne se rejoignent pas… » « Aucun plan ne sera jamais activé… »
À chaque double négation qu'elle grave, le chat de confettis pousse un cri muet, son corps perdant de sa cohérence, les ronds de papier s'entrechoquant avec un bruit de feuilles mortes dans un mixeur. La créature commence à s'affaisser, victime d'une paralysie syntaxique.
Mais alors qu'elle s'attaque à la dixième ligne, un bruit sourd fait vibrer le sol.
SCRITCH. SCRITCH. BOUM.
Ce n'est pas un miaulement. C'est le bruit de milliers de griffes s'attaquant simultanément au chêne massif de la porte. La porte blindée commence à se gondoler vers l'intérieur, comme si une pression hydraulique s'exerçait de l'autre côté.
— Ils sont là, murmure Vilebrequin, saisissant un coupe-papier en argent comme si c'était un poignard. Et ils ne viennent pas pour les croquettes.
Un petit jet de sciure de bois vole dans la pièce. Une première griffe rousse, acérée et démesurée, perce le panneau de la porte, suivie d'une deuxième, puis d'une dizaine d'autres. Les chats de l'URS sont en train de découper leur entrée avec une coordination de découpeuse laser.
— Agathe, finissez cette phrase ! hurle Brillant en se postant devant la porte, ses yeux passant en mode Flash aveuglant pour tenter de ralentir l'intrusion.
Agathe transpire à grosses gouttes. Le stylo rouge tremble dans sa main. Elle voit le mot « Victoire » apparaître en transparence sur le verre, écrit par le monstre qui tente un baroud d'honneur.