/image%2F7221714%2F20260330%2Fob_155419_ikea-manual.jpg)
— Chéri, j’ai trouvé le dressing de nos rêves ! Livraison demain.
— De TES rêves, rectifia-t-il sans lever les yeux de son café.
— Oh, ne pinaille pas. Tu seras le premier ravi de ne plus repêcher tes cravates au milieu de tes caleçons.
Un silence de duel s'installa au-dessus des verres de pamplemousse. Le café achevait de passer dans un gargouillis cynique.
— Quelle heure, demain ?
— Entre 7h30 et 14h30.
— Super. On va poireauter en pyjama pour les voir débarquer à 16h, soupira-t-il, déjà épuisé par le futur.
— Rabat-joie. S’ils sont ponctuels, on aura liquidé le montage avant midi.
Le lendemain, 7h03.
L’interphone hurla comme un damné. Elle s’extirpa de la couette, manqua de se briser le col du fémur sur un tapis et décrocha dans un souffle.
— Oui ?
— Les livreurs. On monte ?
L’appartement fut envahi en trente secondes. Lui, émergea de la chambre, la tignasse sculptée par l'oreiller et l'œil vitreux.
— C'est quoi ce bordel ?
— Les livreurs !
— Déjà ? Mais pourquoi tu m'as pas...
Trop tard. Deux colosses en sueur déchargeaient déjà une armada de cartons sur un chariot. Une quantité indécente, une muraille de bois compressé.
— On vous réveille ? demanda l'un d'eux avec une fausse compassion.
— À peine...
Elle se jeta sur la fenêtre pour chasser l'odeur de fauve qui stagnait dans la chambre. Les livreurs, blindés par des années de matins difficiles chez les autres, ne cillèrent pas. Ils déposèrent le puzzle géant au sol avant de décocher un « bon courage » qui sonnait étrangement comme une oraison funèbre.
Le silence retomba, lourd de promesses de tendinites. Au milieu de la chambre, le tas de cartons ressemblait à un monument élevé à la gloire de l'optimisme ménager.
— Bon, on s'y met ? lança-t-elle, avec un enthousiasme qui sonnait un peu creux face à la masse de bois compressé.
— À jeun ? Sans caféine ? C'est une tentative d'homicide, répliqua-t-il en fixant le carton n°1 avec la méfiance d'un démineur.
Vingt minutes et trois expressos plus tard, la chambre ressemblait à une morgue pour meubles scandinaves. Le plastique à bulles jonchait le sol comme une banquise en plein dégel. Elle tenait la notice, un livret de trente-deux pages, illustré par un dessinateur manifestement adepte du cubisme.
— Alors, étape un : « Insérez le goujon A dans la rainure B en vous assurant que le bitoniau C pointe vers le nord-est ». Il s’était accroupi, un tournevis à la main, fixant une pièce de plastique orange avec une haine pure.
— Il n’y a pas de goujon A. Et ton « bitoniau C », c’est une insulte à la géométrie euclidienne. À cette heure-ci, je devrais être en train de rêver que je gagne au Loto, pas de négocier avec un bout de polymère qui a l'air de se foutre de ma gueule.
— C’est l’accessoire 412. Pour stabiliser la structure, soupira-t-elle en pointant le schéma du bout de son ongle verni. Regarde, c’est pourtant clair.
— Clair ? C’est un test de Rorschach pour bricoleurs masochistes ! Si je tourne ce truc, la planche se fend. Si je ne le tourne pas, c’est nous qui nous fendons la poire quand l’armoire nous écrabouillera dans notre sommeil. Tu as choisi ce modèle pour toucher l'assurance vie, c'est ça ?
Il força. Un craquement sec, sinistre, déchira le silence de la pièce. Un bruit de vertèbre qui lâche.
— Voilà. Félicitations. Le bitoniau C vient de rendre l’âme. Et ma patience avec.
— Mais non, c’est juste le cran de sûreté...
— Le cran de sûreté ? On n'est pas sur un Glock, Julie ! On est sur un dressing en aggloméré qui a déjà plus de personnalité et de vice que la plupart de nos amis. Regarde-le : il nous juge. Il sait qu'on n'ira jamais au bout.
Jean se redressa, l'œil injecté de sang et la mèche rebelle. Il balaya le salon du regard avant de foncer vers le tiroir de "tout-venant" de la cuisine.
— Jean, qu’est-ce que tu fais ?
— Je règle le problème de la structure. On va passer en mode industriel. Il revint armé d’un tube de colle cyanoacrylate "Spéciale Matériaux Difficiles". Le genre de truc capable de souder un éléphant à un plafond.
— Jean, la notice dit explicitement...
— La notice est une fiction ! Une propagande scandinave pour nous faire croire qu'on est des êtres civilisés. En réalité, on est dans la jungle et le bitoniau C’est un traître.
Il dévissa le bouchon avec les dents (un geste d'une sauvagerie inutile) et appliqua une dose de cheval sur la cassure du plastique orange.
— Voilà. Une seconde de pression, et ce truc sera plus solide que les fondations de cet immeuble.
Il pressa. Fort. Très fort. Trop fort.
— Jean ? Ta main...
— Quoi, ma main ? Je stabilise. Je... Il s'interrompit. Un rictus étrange déforma son visage. Il essaya de retirer son index du bitoniau. Puis son pouce de l'index.
— Jean... ne me dis pas que...
— Je ne dis rien, Julie. Je réfléchis.
— Tu as collé tes doigts au bitoniau C, c'est ça ? Et le bitoniau est lui-même collé à la planche maîtresse ?
Il tira un coup sec. La planche de quinze kilos se souleva de trois centimètres, solidaire de sa main droite, avant de retomber dans un bruit sourd. Jean ne broncha pas. Il fixa l'horizon avec une dignité de marbre, son bras désormais prolongé par un mètre quatre-vingts de bois aggloméré.
— Techniquement, la structure est stabilisée, articula-t-il entre ses dents serrées.
Julie revint en courant, brandissant un flacon de dissolvant « Douceur de Rose » comme s’il s’agissait du Saint-Graal.
— Ne bouge pas, Jean. Je vais dissoudre le lien.
— Évite d’utiliser le mot « dissoudre » quand tu parles de mon anatomie, s’il te plaît.
Elle versa la moitié du flacon sur le point de contact. Instantanément, une odeur de salon de manucure en zone de guerre envahit la pièce, se mélangeant aux relents de pamplemousse et de sciure. L’air devint solide, piquant, presque psychédélique. Jean commença à voir des points noirs, ou peut-être était-ce juste le logo de la marque de meuble qui se multipliait sur la notice.
— Ça pique, Julie. Ça pique vraiment très fort.
— C’est que ça marche ! Allez, tire un bon coup !
Jean prit une grande inspiration de vapeurs d'acétone, ferma les yeux et tira. Un bruit de velcro mouillé déchira l'atmosphère toxique.
— C’est bon ! je suis libre ! hurla-t-il dans un mélange de triomphe et de douleur aiguë.
Il leva sa main rouge vif, tremblante. Sur le bitoniau C, trônait désormais un lambeau d’épiderme rosé, parfaitement lissé, comme une signature génétique scellée dans le polymère.
— Regarde le côté positif, haleta Julie en essayant de ne pas s’évanouir sous l’effet du solvant, ce dressing fait maintenant partie de la famille. On ne pourra jamais le revendre sur Vinted, il y a ton ADN dessus.
— Je ne veux pas le revendre, Julie. Je veux l’incendier. Mais avant, je vais coller cette planche au reste de la carcasse, dût ma main y rester tout entière.
Il attrapa la visseuse. Le destin était en marche.
Trois heures plus tard, la chambre ressemblait à une installation d'art contemporain financée par une secte nihiliste. Jean, les doigts emmitouflés dans du Sopalin et du ruban adhésif, contemplait l'œuvre. Le dressing tenait debout, certes, mais avec une inclinaison de 15 degrés qui défiait les lois de la physique.
— Jean… pourquoi les poignées sont à l’intérieur ? murmura Julie, la voix cassée par les vapeurs d’acétone.
— C’est un concept, Julie. Le dressing « Safe-Room ». Tu entres, tu fermes, et le monde extérieur n’existe plus. C’est révolutionnaire.
— Et la penderie ? Elle est trop basse, on ne peut y suspendre que des chaussettes.
— On n’aura qu’à porter des shorts. Tout l’hiver. C’est bon pour la circulation.
Ils restèrent là, hébétés, admirant ce monument de souffrance imprégné d'ADN et de colle forte. C'est à ce moment précis que l'interphone hurla. Encore. Jean ne bougea pas d'un millimètre. Julie se traîna jusqu'au combiné.
— Oui ?
— Re-bonjour ! C’est encore les livreurs. On a fait une petite boulette… Le dressing « Uppsala Deluxe » avec option miroir teinté, c’était pour le 5 B. Celui à l'étage du dessus.
Un silence de mort s'abattit sur la pièce.
— On remonte pour récupérer les cartons ? On est juste devant votre porte.
La porte s'ouvrit sur les deux colosses. Ils s'arrêtèrent net en découvrant la créature de Frankenstein qui trônait au milieu de la chambre, les poignées internes luisant sous le plafonnier et les traces de sang de Jean séchant sur le flanc droit.
— Ah ouais… vous l’avez monté, quand même, lâcha le plus baraqué, un brin admiratif devant tant d'acharnement inutile. Par contre, pour le transport chez le voisin, ça va être coton avec toute cette colle…
Sans attendre, ils empoignèrent le monstre de bois par les montants. Dans un gémissement de planches mal fixées et de vis tordues, ils évacuèrent le dressing, emportant avec eux une partie de la dignité de Jean et un petit bout de son épiderme.
— Bon, ben… on vous dépose vos vrais cartons alors ! s’exclama le second livreur en faisant rouler son chariot.
Huit nouveaux colis s'empilèrent dans l'entrée. Des cartons immaculés, compacts, pleins de promesses de nouvelles notices indéchiffrables.
— Voilà votre dressing « Malmö ». Bon courage pour celui-là, il est plus technique, les vis sont en plastique !
La porte claqua. Jean ramassa son tournevis, le regard vide, et fixa la pile de carton n°1.
— Julie ?
— Oui ?
— Apporte du dissolvant. Beaucoup de dissolvant. Je crois que je vais en avoir besoin pour mes poumons avant d'attaquer la suite.