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Agathe attrape Monsieur Pichon par la manche de son veston élimé et l'entraîne vers l'ascenseur de service. Ils descendent au niveau -3, là où le chauffage ne va jamais et où la lumière meurt dans des ampoules à filament qui grésillent.
Lorsqu'ils pénètrent dans la salle des archives de l'U.R.S., le silence est si épais qu'il semble avoir une texture. C'est une forêt de métal : des kilomètres d'étagères croulant sous des dossiers dont les sangles de cuir craquent de sécheresse. Mais surtout, il y a la poussière. Une couche grise, veloutée, presque noble, qui recouvre chaque surface.
Monsieur Pichon se fige. Ses narines frémissent comme celles d'un lapin devant un champ de trèfles, mais un champ de trèfles allergisant.
— Oh... oh non... Madame Agathe... C'est... c'est l’enfer du sinus ici... murmure-t-il, la voix déjà voilée par l'irritation.
— C'est exactement ce qu'il nous faut, Monsieur Pichon ! s'exclame Agathe, dont l'instinct de chercheuse a pris le dessus sur sa prudence habituelle. Ne retenez rien ! Laissez la poussière parler à travers vous !
Elle l'entraîne vers le fond de la salle, là où les dossiers ne portent plus de noms, mais de simples codes numériques. Elle s'arrête devant une étagère marquée « PROJET PRIMORDIAL – 1947 ». D'un geste vif, elle tape sur le dessus d'une boîte en carton. Un nuage gris s'élève, tourbillonnant dans le faisceau de sa lampe de poche.
Monsieur Pichon ne peut plus lutter. Son visage se décompose dans une grimace apocalyptique. Il inspire une quantité d'air phénoménale, ses épaules se soulevant comme s'il allait s'envoler.
— AAAH... AAAAH... ATCHIIIIIIIIIIIIIIIIIEU !
L'éternuement est si puissant qu'il fait vibrer les rayonnages métalliques. Une véritable tempête de neige multicolore sature l'air. Des confettis par milliers tourbillonnent avant de se déposer sur le sol froid, sur les épaules d'Agathe et sur les boîtes d'archives.
Agathe s'agenouille immédiatement, sa loupe à la main. Elle balaye les confettis du regard. Cette fois, ce n'est plus de l'espagnol, ni des hiéroglyphes. C'est du français. Du vieux français, avec des « f » à la place des « s » et des tournures de phrases du XVIIIe siècle.
Elle ramasse un confetti d'un bleu profond. Elle y lit :
« ...car le premier Chat ne fut point une bête, mais un homme dont la Singularité fut de se perdre dans l'ombre d'un félin. »
— Mon Dieu... souffle Agathe. Monsieur Pichon, vous ne recrachez pas seulement ce que vous lisez, vous extrayez la mémoire des lieux !
Elle se déplace vers un autre groupe de confettis, rouges ceux-là. L'écriture change. Elle devient nerveuse, moderne, presque hachée. Elle reconnaît le style. C'est une note de service, mais elle n'est pas signée.
« Vilebrequin ignore que le café de Barnabé n'est pas un stimulant. C'est un traducteur. S'il continue d'en boire, il finira par comprendre le miaulement... et alors, le Grand Basculement aura lieu. »
Agathe se relève, livide. Pichon, lui, est en train de préparer une deuxième salve, ses yeux pleurant à chaudes larmes.
— Madame Agathe… renifle-t-il. Je crois… je crois qu'il y a quelque chose sous l'étagère… ça bouge…
Agathe baisse sa lampe de poche vers le sol. Là, tapis dans l'ombre d'un dossier « Secret Défense », une dizaine de paires d'yeux jaunes brillent dans l'obscurité. Ils ne clignent pas. Ils attendent. Ils ont compris que Pichon était en train de livrer leur secret le plus ancien.
La situation est digne d'un cauchemar de vétérinaire. Dans la pénombre de la salle -3, les paires d'yeux jaunes forment un collier de perles maléfiques autour d'Agathe et de Pichon. Le chat roux, véritable général de cette armée de salon, s'avance sur un tas de confettis avec une arrogance royale.
Il se lance dans un miaulement interminable. C’est une litanie complexe, ponctuée de graves et d’aigus, une sorte de discours de Churchill en version féline. Mais pour Agathe, privée du « décodeur » Leparc, ce n'est qu'un vacarme de gorge irritée.
— Je ne comprends pas le « chat », Monsieur le Général ! crie Agathe pour masquer sa peur, tout en reculant jusqu'à heurter une étagère. Parlez français ou utilisez des subordonnées, mais cessez ce vacarme !
Le chat roux s'arrête net. Ses oreilles se couchent sur son crâne. Il semble outré qu'on l'interrompe en plein effet oratoire. Il jette un regard vers ses troupes, puis se tourne vers Agathe. Un feulement sourd, guttural, s'échappe de ses babines, immédiatement repris en chœur par les dix autres chats. C'est un son qui ne vient pas de la gorge, mais du fond des âges, un bruit qui annonce que la négociation est terminée.
— Madame Agathe... ils... ils vont me manger le nez ! couine Pichon, dont les jambes flageolent tellement que ses genoux s'entrechoquent avec un bruit de castagnettes.
C’est le stress de trop. Le corps de Pichon réagit par instinct de survie. Sa poitrine se gonfle comme un ballon de baudruche, ses yeux se révulsent.
— Attention ! hurle Agathe en se protégeant le visage.
— AAAH... AAAAH... ATCHOOOOOOO-RRRRRRRAAAAA !
Ce n'est plus un éternuement, c'est une onde de choc. Une explosion de confettis d'une densité incroyable, noirs comme de l'encre de seiche, sature l'espace. La violence du souffle est telle que les chats sont projetés en arrière, leurs poils hérissés par l'électricité statique.
Agathe ramasse un des confettis noirs qui vient de tomber sur sa main. Elle n'a même pas besoin de loupe. L'écriture est blanche, lumineuse, et elle ne ressemble à aucune langue connue. C'est une écriture purement émotionnelle.
Elle regarde les chats. Le feulement s'est arrêté. Ils fixent les confettis noirs avec une terreur absolue. Le chat roux recule, une patte levée, comme s'il venait de marcher sur du verre pilé.
— Monsieur Pichon... souffle Agathe, fascinée. Vous n'avez pas sorti de l'histoire, là. Vous avez sorti... leur propre peur.
Mais le silence est de courte durée. Au-dessus d'eux, le plafond tremble. On entend le bruit de l'ascenseur qui descend en trombe. Quelqu’un arrive, et cette personne n'est pas venue pour apporter des croquettes.
La scène est d'un grotesque sublime. Agathe, une chaussure perdue dans une congère de papier noir, et Monsieur Pichon, accroché à un rayonnage de 1952 comme à une bouée de sauvetage, ressemblent à deux naufragés d'un carnaval gothique. Chaque fois qu'ils tentent de se hisser plus haut, les confettis glissent sous eux avec un bruissement de mille insectes de papier, les ramenant inlassablement vers le centre de l'arène.
Le « Ding ! » de l'ascenseur résonne comme le gong d'une exécution.
Vilebrequin sort, impeccable, ajustant les poignets de sa chemise. À ses côtés, l'agent de sécurité (un colosse nommé l'Adjudant Brillant) braque ses yeux sur eux. Ce n'est pas une simple lueur : deux faisceaux de lumière blanche, froids et cliniques, jaillissent de ses pupilles, découpant l'obscurité des archives avec la précision de projecteurs de stade.
— C'est donc ici que se tient le club de lecture clandestin, lâche Vilebrequin d'une voix polie mais chargée d'un venin glacial.
Il avance sur les confettis noirs, qui crissent sous ses semelles en cuir. Les chats, tapis dans les ombres, feulent une dernière fois avant de s'évaporer entre les étagères. Seul le chat roux reste là, observant le Directeur avec une méfiance palpable.
— Agathe… continue Vilebrequin en s'arrêtant à deux mètres d'elle. Je vous avais pourtant demandé de nettoyer votre paillasson, pas de venir remuer la boue de nos ancêtres. Et vous, Monsieur Pichon... vous semblez avoir une inflammation chronique du savoir. C'est dangereux, la rétention d'information. Ça finit par exploser.
Brillant déplace ses yeux-Maglite sur Pichon, qui se met à trembler si fort que de nouveaux confettis, minuscules et translucides cette fois, s'échappent de ses manches.
— Monsieur le Directeur, articule Agathe en se redressant tant bien que mal, tout en serrant le fameux confetti noir dans sa paume. Monsieur Pichon n'est pas un « actif volatil ». C'est une victime de votre système de dissimulation. Ces archives ne sont pas des vieux papiers, c'est l'histoire d'une manipulation ! Le café de Barnabé, le plan des chats… vous saviez tout !
Vilebrequin sourit. C'est le sourire d'un homme qui a déjà prévu les trois prochains coups d'échecs.
— Savoir est une chose, Agathe. Maîtriser le récit en est une autre. Brillant, veuillez escorter Monsieur Pichon vers le département de Compression de Données. Quant à Madame l'Évaluatrice... elle a manifestement besoin d'une leçon de grammaire appliquée.
Brillant fait un pas en avant. Ses yeux passent en mode « Plein Phare », éblouissant totalement Agathe qui doit se protéger le visage.
— NON ! hurle-t-elle.
Elle sent son stylo rouge devenir brûlant contre sa cuisse. Mais cette fois, la chaleur ne vient pas d'une faute d'orthographe. Elle vient d'une envie furieuse de réécrire la fin de cette scène.
Agathe brandit son stylo rouge comme une épée de lumière. Elle trace de grands traits nerveux dans l'air, espérant désintégrer le faisceau aveuglant, mais la réalité de l'U.R.S. est tenace. Au lieu de s'éteindre, la lumière blanche de l'Adjudant Brillant se sature d'un rouge écarlate, transformant la salle des archives en une scène de crime visuelle, une ambiance de chambre noire photographique où chaque grain de poussière semble soudain taché de sang.
Vilebrequin ne ralentit même pas. Sa silhouette, découpée par cette lueur de néon infernale, avance avec une certitude de prédateur.
— Voyons, Agathe, votre ponctuation est pathétique, raille-t-il. Vous n'avez qu'un petit bout de l'histoire, une proposition subordonnée sans sa principale. Vous êtes une note de bas de page qui essaie de réécrire le titre du livre. Soyez raisonnable.
Agathe attrape Pichon par le coude. Le pauvre homme gémit, ses pieds glissant sur les confettis noirs comme sur de la glace. Ils tentent un mouvement latéral, espérant disparaître entre les travées « COMPTABILITÉ 1980-1985 », mais ils sont ralentis par l'épaisseur du papier au sol. Ils sont comme deux bêtes traquées dans un labyrinthe de papier de soie.
Soudain, l'ombre de Brillant s'étire. Les mains de l'agent de sécurité, larges, froides et dépourvues de toute émotion, se referment sur leurs épaules respectives. La poigne est celle de l'acier recouvert de cuir.
— C'est... c'est fini ? couine Pichon, une petite gerbe de confettis gris (la couleur de la résignation) s'échappant de ses narines.
Agathe sent la pression des doigts de Brillant sur sa clavicule. Elle est immobilisée. Elle baisse les yeux sur sa main gauche, celle qui serre toujours le confetti noir à l'écriture lumineuse. Dans cette ambiance de lumière rouge, le confetti brille d'un éclat violet étrange.
— Brillant, amenez-les, ordonne Vilebrequin en tournant le dos. Nous allons passer à la phase de révision finale.
Mais alors que Brillant s'apprête à les traîner vers l'ascenseur, un son nouveau retentit. Ce n'est pas un miaulement. C'est un grattement sec, provenant de l'intérieur même du confetti noir qu'Agathe tient. Elle sent une vibration, comme si le papier de soie était devenu un minuscule écran.
Le chat roux, resté à quelques mètres, fixe la main d'Agathe. Ses pupilles ne sont plus que deux fentes noires. Il ne regarde plus Vilebrequin. Il regarde le message.