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Le geste d'Agathe est d'une précision chirurgicale. Elle abat son stylo rouge sur le verre comme on plante un drapeau sur un sommet conquis. Le point final n'est pas qu'un signe de ponctuation ; c'est un arrêt cardiaque pour la créature de données.
À l'intérieur du cube, le chaos sémantique s'embrase. Les doubles négations d'Agathe ont créé un court-circuit logique tel que l'information s'auto-dévore. Dans un flash d'un blanc insoutenable, le chat de confettis se transforme en une supernova de papier avant de se réduire, en une fraction de seconde, en une poussière noire et inerte.
Le silence qui suit est assourdissant. Le cube de verre d'Hortense, miraculeusement intact, n'est plus qu'un bloc opaque, tapissé d'une suie fine qui occulte totalement l'intérieur. La menace moléculaire est calcinée.
De l'autre côté de la porte, le vacarme des griffes cesse instantanément. On entendrait presque le bruit de centaines de pattes retombant au sol dans une déroute coordonnée. Les chats ont senti la rupture du lien avec leur avatar. Sans le code du confetti noir, leur plan s'effondre comme un château de cartes.
C'est alors que Monsieur Pichon, qui retenait son souffle depuis le début de la combustion, se plie en deux.
— AAAAH... AAAAH... ATCHOOOOOOOOOUM !
L'onde de choc propulse une quantité astronomique de confettis blancs et immaculés. Ce n'est plus de l'information cryptée, ce n'est plus de l'histoire secrète. C'est du papier vierge, pur, sans aucune inscription. Une table rase.
Le souffle est tel que les gonds de la porte, déjà affaiblis par les griffes, cèdent enfin. La porte s'ouvre sur le couloir, mais au lieu d'une invasion de fauves, elle libère une tempête de neige de papier qui envahit l'institut.
Agathe sort sur le palier, son stylo rouge à la main, marchant sur ce tapis de pureté. Le couloir est vide. Plus une moustache, plus un miaulement. Juste quelques poils roux qui flottent dans l'air saturé de papier blanc.
— On a… on a gagné ? demande Brillant, dont les yeux-phares faiblissent doucement, revenant à une lueur humaine.
Vilebrequin s'approche, ramasse un confetti blanc et l'observe avec une moue indéchiffrable.
— Pour aujourd'hui, Agathe. Vous avez effacé leur script. Mais n'oubliez pas... un chat retombe toujours sur ses pattes.
Agathe range son stylo dans sa poche. Elle se sent épuisée, mais étrangement sereine. Elle pense à Madame Leparc, qui doit sûrement dormir maintenant, libérée des murmures malveillants. Et elle se dit que, demain, elle aimerait vraiment, vraiment évaluer quelqu'un de normal. Un comptable, peut-être. Un homme qui aime les chiffres et qui n'éternue jamais.
Agathe s'immobilise, la main déjà posée sur l'interrupteur. Le silence de son bureau, autrefois pesant, lui semble maintenant d'une fragilité de cristal. Elle glisse deux doigts dans la poche de sa jupe et en ressort le petit disque de papier.
Le confetti noir.
Il ne pulse plus. Il ne lévite pas. Mais sous la lumière crue du plafonnier, il semble absorber la clarté plutôt que de la refléter. Agathe s'assoit lentement à son bureau, comme si le poids de ce minuscule morceau de papier pesait soudain plusieurs tonnes. Elle se saisit de sa loupe de précision, celle aux bords en laiton usé, et se penche sur l'objet.
Ce qu'elle voit lui donne le vertige.
Ce n'est pas un texte. Ce n'est même plus du code. Les signes sont si denses, si imbriqués les uns dans les autres, qu'ils forment une sorte de fresque microscopique. En ajustant l'angle de sa loupe, elle distingue des formes familières noyées dans une géométrie non euclidienne : le profil de l'institut, la silhouette de Vilebrequin, et une multitude de petits points qui ressemblent à des yeux de chats.
Mais au centre, là où les signes se rejoignent en un nœud inextricable, elle déchiffre une phrase, une seule, écrite dans un français si pur qu'il en est douloureux :
« On ne rature pas le silence, Agathe. On ne fait que le traduire. »
Agathe sent un frisson lui parcourir l'échine. Le chat roux ne lui a pas laissé un plan de bataille, il lui a laissé une dédicace. Une reconnaissance de dette ou une mise en garde ?
Elle réalise soudain que ce confetti n'est pas une archive du passé, mais un buvard. Il a absorbé toute la "correction" qu'elle a tentée dans le cube de verre. Elle n'a pas détruit le plan des chats, elle l'a simplement archivé dans sa propre poche.
Elle soupire, un petit rire nerveux s'échappant de ses lèvres. Demain ne sera pas une journée calme. Demain, elle devra décider si elle remet ce confetti à Vilebrequin, ce qui ferait de lui l'homme le plus puissant (et le plus dangereux) de la ville, ou si elle le garde pour elle, devenant ainsi la gardienne du secret le plus explosif de l'U.R.S.
Elle ouvre son tiroir à double fond, celui où elle cache son vieux dictionnaire de latin et une photo de sa classe de 1998, et y dépose le confetti noir.
— Point à la ligne, murmure-t-elle pour elle-même.
Elle éteint la lumière. Dans l'obscurité, pendant une fraction de seconde, elle croit voir deux points jaunes briller sous son bureau, mais ce n'est sans doute que le reflet des voyants de son ordinateur. Du moins, c'est ce qu'elle choisit de croire pour ce soir.