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Les histoires d'Anna

Les histoires d'Anna

Des mondes imaginaires épisodiques


L'institut des singularités Partie 1 - Chapitre 5

Publié par Anna Sam sur 27 Mars 2026, 15:00pm

Agathe observe le pauvre Monsieur Pichon. Il a l’air d’un homme qui porte le carnaval du monde entier sur ses seules épaules, et la fête est visiblement finie depuis longtemps. Elle imagine déjà le rapport pour Vilebrequin : « Potentiel événementiel : Élevé. Risque d'ensevelissement des mariés : Critique. » C’est d’une tristesse absolue. Réduire un être humain à un canon à confettis biologique, c’est exactement ce que l'U.R.S. fait de mieux.

— Je comprends, Monsieur Pichon, murmure-t-elle d'une voix douce, presque maternelle. La « place » qu'on nous assigne est souvent une cage dorée... ou en papier de soie.

Pichon pince son nez avec une telle force que ses phalanges blanchissent. Ses yeux sont injectés de sang. On sent la pression atmosphérique monter dans ses sinus. Puis, malgré ses efforts héroïques, un petit bruit de sifflet s’échappe de ses narines.

Pshiiit...

Une poignée de confettis, pas plus d'une dizaine, s'échappe et vient se poser en un gracieux ballet aérien sur le sous-main d'Agathe, pile à côté du dossier de Vilebrequin.

Agathe s'apprête à les balayer d'un revers de manche, mais elle s'arrête net. Son œil de professeure de français, habitué à débusquer le moindre signe graphique, est attiré par un détail. Ces confettis ne sont pas vierges. Ils ne sont pas découpés dans du papier de soie ordinaire.

Elle sort une loupe de son tiroir, celle qu'elle utilise pour vérifier les accents trop timides. Elle se penche. Ce qu'elle voit lui glace le sang. Chaque petit rond de papier, de moins d'un centimètre de diamètre, est saturé de caractères d'une finesse impossible. Ce ne sont pas des gribouillis. Ce sont des hiéroglyphes. Des suites de symboles qui ressemblent à un mélange d'égyptien ancien et de code informatique binaire.

— Monsieur Pichon... souffle-t-elle sans quitter la loupe des yeux. Vous avez dit que vous viviez reclus ? Est-ce que vous lisez beaucoup ?

— Oh, oui, Madame Agathe. Comme je ne sors pas, je dévore tout ce qui me tombe sous la main. De vieux grimoires, des manuels de physique, des dictionnaires oubliés... Pourquoi ?

Agathe comprend soudain. Pichon n'expulse pas du papier. Il expulse de l'information. Son corps « digère » ses lectures et les recrache sous forme de fragments cryptés dès qu'il stresse.

Elle déplace la loupe sur un confetti bleu. Elle déchiffre une suite de signes : une tête d'ibis, un œil d'Horus, et ce qui ressemble furieusement au nom de... Vilebrequin.

— Monsieur Pichon, dit-elle, la voix tremblante. Je crois que vos confettis ne sont pas faits pour les mariages. Ils sont faits pour être lus. Et si je ne m'abuse, votre dernier éternuement vient de me livrer la biographie secrète de notre Directeur... en version originale pharaonique.

À cet instant, un miaulement sinistre retentit sous la porte, là où les confettis s'entassent encore. Le chat roux est de retour. Et il semble très intéressé par la « lecture » qui jonche le sol.

Agathe plaque ses mains sur le battant de la porte, verrouille le loquet d'un coup sec et ignore le miaulement de frustration qui gratte le bois de l'autre côté. Le chat roux vient de perdre sa place au premier rang.

Elle se retourne vers Monsieur Pichon, qui la regarde avec l'inquiétude d'un homme qui se demande si sa conseillère d'orientation n'a pas fini par basculer du côté obscur de la force.

— Monsieur Pichon, faites-moi confiance, chuchote-t-elle en se rapprochant, la loupe déjà brandie comme une arme d'investigation. Pensez à… l'influence des félins. Pensez à leur regard supérieur. Pensez à leur façon de nous traiter comme des domestiques maladroits.

Pichon cligne des yeux, une goutte de sueur solitaire traçant un chemin tortueux sur sa tempe.

— Un gros éternuement ? demande-t-il d'une voix chevrotante.

— Non, non... une petite décharge contrôlée. Juste un échantillon de données.

L'homme se gratte le bout du nez avec l'index, le visage se crispant dans une grimace familière. Il inspire, suspend son souffle... et libère une minuscule salve.

Atchik !

Une pluie fine, presque délicate, de confettis jaune canari vient s'éparpiller sur le bureau. Agathe se jette dessus avec sa loupe. Son cœur bat la chamade. Ce n'est plus du hiéroglyphe. Son cerveau de linguiste identifie immédiatement la structure des phrases.

— De l'espagnol... murmure-t-elle, les yeux parcourant les ronds de papier. « El gato negro está en la cocina »… non, c'est plus complexe.

Elle déplace la loupe sur un confetti qui semble porter une phrase entière en caractères microscopiques : « Los gatos dominan la red de información bajo el suelo del instituto. » (Les chats dominent le réseau d'information sous le sol de l'institut).

— Monsieur Pichon ! s'exclame-t-elle en relevant la tête. Vous venez de confirmer la paranoïa de Vilebrequin ! Vos confettis sont des archives vivantes !

Elle revient à sa lecture. Le mot « Gato » (Chat) revient sur chaque fragment, comme une obsession typographique. Un autre confetti mentionne : « El plan secreto se activa con el aroma del café... » (Le plan secret s'active avec l'arôme du café).

Le café de Barnabé. Le café que Vilebrequin boit à longueur de journée.

Agathe se fige. Si le café est le déclencheur, et que Vilebrequin en boit pour « combattre » les chats, il est peut-être en train de faire exactement ce qu'ils attendent de lui. C'est un piège circulaire.

Soudain, le silence du bureau est brisé par un bruit de succion étrange. Agathe regarde vers le bas de la porte. Le service de ménage vient d'arriver avec la "grosse artillerie" : un aspirateur industriel dont le tube passe par l'entrebâillure.

— Non ! Arrêtez ! hurle Agathe.

Mais il est trop tard. L'aspirateur commence à dévorer les confettis de la salle d'attente, emportant avec eux les preuves du complot espagnol et les secrets de la biographie de Vilebrequin.

— Monsieur Pichon, dit Agathe en saisissant l'homme par les épaules, ne vous mouchez surtout pas ! On doit sortir d'ici avant que l'aspirateur ne nous vole vos dernières pensées !

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