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Agathe fixe l'écran de son ordinateur. Le message de Vilebrequin clignote comme une insulte à la civilisation : « ok venez dans mon bureau ». Pas de majuscule initiale, pas de virgule, pas de point final. C’est un désert grammatical, une terre brûlée de la ponctuation. Elle sent ses doigts se crisper sur le bord de son bureau ; une petite étincelle rouge jaillit de l'extrémité de son index droit, carbonisant un pixel sur la bordure de l'écran.
— Respire, Agathe, respire, s'enjoint-elle à mi-voix. La priorité, c’est le saumon. Et la survie de l’espèce humaine.
Elle se lève, attrape son dossier sous le bras et se dirige vers la porte. Elle interpelle sa secrétaire à travers la cloison :
— Mademoiselle, je m'absente cinq minutes pour voir la Direction. Dites à Monsieur Pichon de... de ne pas trop respirer en m'attendant.
Elle n'a pas fini sa phrase qu'un bruit de détonation étouffée retentit de l'autre côté du bois.
— ATCHOOUM !
Ce n'est pas un éternuement ordinaire. C'est le cri d'un volcan enrhumé. Immédiatement, Agathe voit une traînée multicolore s'insinuer dans l'espace vide sous sa porte. Des dizaines, des centaines de petits cercles de papier de soie, roses, bleus et jaunes, s'engouffrent dans son bureau avec une fluidité liquide, poussés par le souffle de l'expulsion.
Elle s'arrête net, les pieds déjà plongés jusqu'aux chevilles dans une marée de papier festif.
— Monsieur Pichon ! s'écrie-t-elle à travers le battant. Je reviens tout de suite ! Essayez de... de penser à des choses sèches !
Elle enjambe les confettis qui jonchent le sol (ils sont étrangement tièdes et sentent vaguement la menthe poivrée) et se précipite dans le couloir, direction le bureau du Directeur. Elle traverse les nuages de papier qui flottent encore dans l'air, agacée par cette débauche de gaieté artificielle dans un lieu si morose.
Elle arrive devant la porte de Vilebrequin, une imposante dalle de chêne sombre qui jure avec le reste de la décrépitude du bâtiment. Elle entre sans frapper.
Le Directeur est debout devant sa fenêtre, observant le parking comme s'il s'agissait de l'Empire romain à son apogée. Il se tourne vers elle, un sourire carnassier aux lèvres.
— Agathe ! Alors, ce saumon ? On a déjà des retours sur le taux de conversion ? Barnabé est en train de me préparer un café aromatisé à la sardine pour voir si on peut créer un lien sensoriel avec le consommateur félin.
Agathe pose ses deux mains sur le bureau de Vilebrequin, son regard de professeure de français en colère clouant l'homme sur place.
— On s'en fiche de la sardine, Monsieur le Directeur ! Madame Leparc n'est pas juste une vieille dame excentrique. Le chat roux m'a menacée. Dans mon bureau. Il a utilisé Mme Leparc comme interprète pour exiger une rançon en pâtée de luxe.
Elle se penche un peu plus, sa voix baissant d'un ton, devenue tranchante comme une plume de sergent-major.
— Monsieur Vilebrequin, je crois que vos « diamants bruts » sont en train de prendre le contrôle de l'institut. Et j'aimerais savoir pourquoi vous avez l'air d'être au courant depuis le début.
Vilebrequin s’adosse à son fauteuil de cuir qui émet un petit sifflement d’air comprimé. D’un geste sec de la main, il désigne la chaise en face de lui, un modèle ergonomique hors de prix qui dénote avec les vestiges de Formica du reste de l'étage.
— Asseyez-vous, Agathe. Prenez un peu de hauteur.
Il ne lui laisse pas le temps de placer une syllabe. Il se lance dans un soliloque fascinant et terrifiant, les yeux fixés sur un point invisible au-dessus de l'épaule d'Agathe.
— Le saumon... Vous avez une idée de la marge ? On parle d'un produit juteux, l'or rose de l'agroalimentaire. Pour les industriels, c'est une bénédiction. Pour les propriétaires de félins, c'est une ruine programmée. Un abonnement mensuel à la culpabilité servie en gelée.
— Je me contrefiche des marges brutes ! explose Agathe en tapant du poing sur le bureau. Une vieille dame est terrifiée, un chat de gouttière fait du chantage mafieux dans mon bureau, et vous me parlez de cours de la bourse ? Je veux des explications !
Vilebrequin s'arrête net. Il lâche son sourire de commercial, celui qui ne monte jamais jusqu'aux yeux, et se penche en avant. L'air dans le bureau devient soudain plus lourd, chargé d'une confidence que l'on n'échange qu'entre deux survivants.
— Vous voulez la vérité ? murmure-t-il, sa voix descendant d’une octave. Il se trouve que je suis allergique aux chats. Médicalement. Mais je suis surtout allergique à tout être qui prétend me dominer.
Agathe reste soufflée, la bouche légèrement entrouverte. La chaleur de son stylo rouge, dans sa poche, se stabilise. Elle comprend tout d’un coup. Vilebrequin n’est pas un idiot aveuglé par le profit ; c’est un stratège qui a déjà identifié l’ennemi.
— Vous aviez compris... souffle-t-elle. Depuis le début. Vous savez que les chats de cet institut ne sont pas là pour la « zoothérapie », mais pour le renseignement.
— Bien sûr, Agathe, répond-il en réajustant sa cravate avec une précision chirurgicale. Mme Leparc n'est pas folle. Elle est juste la seule à avoir la fréquence radio activée. Le machiavélisme des félins n'est un secret que pour ceux qui refusent de voir la réalité. Ils nous observent, ils apprennent nos faiblesses, ils attendent que nous soyons vulnérables.
Il se lève et retourne vers la fenêtre.
— Mon plan n'est pas de les servir. Mon plan est de saturer leur marché. Si on leur donne le saumon qu'ils exigent, on les rend dépendants. On brise leur instinct de prédateur avec une addiction au luxe. On transforme la sédition en consumérisme. C'est la seule façon de gagner cette guerre, Agathe : en faisant d'eux des clients.
À cet instant, un bruit sourd, comme une explosion de coussin d'air, retentit au loin dans le couloir, suivi d'un cri étouffé. Agathe frissonne. Elle repense à Monsieur Pichon, resté seul avec son nez qui chatouille devant sa porte.
— Et les autres ? demande-t-elle. Ceux qui font des confettis ou des toasts ? Ils sont aussi des pions dans votre guerre contre les chats ?
Vilebrequin se retourne, une lueur inquiétante dans le regard.
— Ce sont des ressources. Et j'ai besoin que vous les évaluiez sans état d'âme. Car si les chats gagnent, votre précieuse grammaire sera la première chose qu'ils brûleront. Les chats n'écrivent pas, Agathe. Ils déchirent.
Agathe reste plantée là, au milieu du tapis épais du bureau directorial, la bouche entrouverte. Elle se sent comme une virgule oubliée à la fin d'une phrase interminable : minuscule, suspendue, et totalement dépossédée de son propre sens. Elle n'est pas une « évaluatrice de potentiel », elle est un rouage, une pièce d'usure dans une machinerie qui sent le café rance et le complot inter-espèces.
Les confettis de Pichon... Son esprit de professeure, habitué à chercher la logique derrière les métaphores les plus tordues, tourne à plein régime. Si Vilebrequin mène une guerre contre les chats, à quoi servent les autres ? On n'arrête pas une insurrection féline avec des toasts grillés, des rimes pauvres ou des corrections orthographiques. À moins que... À moins que chaque singularité ne soit une pièce d'un puzzle plus vaste ? Un brouilleur de pistes ? Une diversion sensorielle ?
Elle inspire pour poser LA question, celle qui lui brûle les lèvres autant que son stylo lui brûle la cuisse, mais Vilebrequin ne lui en laisse pas le loisir. Il s'est déjà rassis, les yeux rivés sur un tableau Excel complexe qui semble briller d'une lueur maléfique.
— C'est tout pour aujourd'hui, tranche-t-il sans lever la tête. Allez nettoyer votre paillasson. Pichon est un actif volatil, ne le laissez pas s'éparpiller. On se revoit au débriefing de 18 heures.
— Mais, Monsieur le Directeur, la cohérence de...
— Sortez, Agathe. Et par pitié, ne faites pas bouillir l'encre de mon rapport d'activité en sortant. Il est sur votre bureau, je l'ai envoyé par coursier interne.
Agathe tourne les talons, sa jupe plissée claquant comme un drapeau de reddition. Elle sort du bureau de marbre et de chêne pour retrouver la réalité beige et poisseuse du couloir.
L'air est saturé d'une odeur de poussière de papier. À mesure qu'elle approche de son propre bureau, la couche de confettis au sol s'épaissit. Ce n'est plus une marée, c'est une congère. Une dune multicolore bloque presque totalement l'accès à sa porte. Au sommet de cette montagne de papier de soie, elle aperçoit Monsieur Pichon, assis par terre, le nez écarlate, l'air d'un naufragé sur une île de fête triste.
Il lève des yeux larmoyants vers elle.
— Je... j'ai essayé de me retenir, Madame Agathe. Mais le café de Barnabé... l'odeur... ça m'a chatouillé le sinus...
Agathe regarde son bureau. Elle aperçoit, posé sur le dessus de la pile de dossiers qui dépasse de la mer de confettis, le fameux rapport d'activité envoyé par Vilebrequin. Même à deux mètres de distance, elle repère une coquille monumentale dans le titre : « STRATÉGIE DE DÉVELOPEMENT ».
Un seul « p ». Un seul petit « p » là où la langue française en exige deux pour soutenir l'effort de croissance.
Son stylo rouge, dans sa poche, n'émet plus une simple chaleur. Il vibre. Il grésille. Une minuscule flamme bleue commence à lécher le tissu de son chemisier.