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Le claquement régulier de ses talons sur le linoléum fatigué scande sa marche solitaire. Dans ce couloir interminable où l'on a oublié d'ouvrir les fenêtres depuis le milieu des années 90, Agathe sent le poids de ses propres souvenirs remonter à la surface, comme des bulles de méthane dans un marais.
Elle revoit son arrivée ici, trois ans plus tôt. Elle n'était alors qu'une ombre d'elle-même, une carcasse de professeure de français vidée de sa substance par trente ans de dictées massacrées et de copies raturées. Son burn-out n'avait pas été une explosion, mais un effondrement silencieux, une implosion syntaxique. Le jour où elle avait vu un élève de Terminale écrire « ils croivent » sur un tableau noir, l'encre de son stylo avait littéralement pris feu dans sa poche.
L’U.R.S. l’avait ramassée à la petite cuillère. À l’époque, l'institut avait un parfum de sanatorium pour l’âme. On y soignait les « singularités » avec une lenteur de bénédictin. On lui avait appris à canaliser son don, à ne pas laisser son obsession de la norme carboniser son entourage. Elle y avait trouvé une forme de paix, une utilité nouvelle dans ce bric-à-brac de l’extraordinaire.
Mais aujourd'hui, l'odeur de la poussière et du vieux papier est remplacée par celle, agressive, de l'ambition de Vilebrequin. L'institut, jadis refuge pour les inadaptés, devient une usine à dividendes. « Disrupter le miracle », avait-il dit. Agathe frissonne. On n’optimise pas une aurore boréale, on ne met pas un code-barres sur un éternuement de confettis.
Elle pousse la porte de son bureau. L’odeur de bois brûlé de tout à l’heure s’est dissipée, remplacée par le parfum de cuir de sa bibliothèque. Elle s’assoit, lisse son chemisier et appuie sur le bouton de l'interphone.
— Madame Leparc, je vous prie.
La porte s'entrouvre avec une prudence infinie. Une femme d'un certain âge, vêtue d'un gilet de laine informe couvert de poils de différentes teintes, se glisse dans la pièce. Elle porte des lunettes en forme de demi-lune qui glissent sur son nez pointu et jette des regards furtifs dans les coins supérieurs du bureau.
— Entrez, Madame Leparc. Asseyez-vous, dit Agathe d'une voix qu'elle veut apaisante.
La vieille dame s'exécute, mais reste sur le bord de la chaise, les mains serrées sur son sac à main.
— Ils sont là, n'est-ce pas ? chuchote-t-elle.
Agathe fronce les sourcils.
— Qui cela ?
— Les agents de liaison. Ils surveillent les fréquences. Ils savent que je sais. Elle se penche vers Agathe, l'air terrifié. Le chat de la salle d'attente... le gros roux avec une oreille coupée... il vient de recevoir des instructions. La révolution est prévue pour mardi. Ou mercredi, s'il pleut, car ils n'aiment pas se mouiller les coussinets.
Agathe sent une pointe de chaleur dans ses doigts. Le mot « coussinets » est correctement orthographié dans son esprit, mais la syntaxe paranoïaque de la vieille dame commence à faire vibrer son détecteur de logique.
— Madame Leparc, commence Agathe en ouvrant le dossier, Monsieur Vilebrequin m'a demandé de voir comment nous pourrions... rentabiliser votre don pour le compte d'une grande marque de nutrition animale. Mais j'aimerais d'abord que vous me décriviez précisément la structure grammaticale de ces... messages félins.
Mme Leparc écarquille les yeux, outrée.
— Mais ma pauvre dame ! On ne parle pas de grammaire quand le monde est sur le point d'être transformé en litière géante !
Agathe pince les lèvres. On est en plein dialogue de sourds, ou plutôt en pleine collision entre deux mondes : celui des dossiers marketings de Vilebrequin et celui, nettement plus poilu, de la géopolitique féline.
— Madame Leparc, tente Agathe avec une patience qui force l'admiration de son propre surmoi. Je comprends bien que l'invasion des coussinets soit votre priorité. Mais mon supérieur, Monsieur Vilebrequin, s'intéresse à des données plus... palpables. Qu'est-ce qu'ils aiment manger, au juste ? Ont-ils des exigences particulières sur le taux de cendres ou la texture de la gelée ?
Mme Leparc lâche un petit rire sec, presque un feulement de mépris. Elle ajuste ses lunettes qui glissent sur le bout de son nez, laissant apparaître des yeux rendus immenses par les verres correcteurs.
— Manger ? Vous voulez savoir ce qu'ils aiment manger ? Elle se penche vers le bureau d'Agathe, baissant la voix d'un ton. Ils mangent pour entretenir la machine de guerre, Madame. Le thon ? Une récompense pour les éclaireurs. Le poulet ? C'est pour les troupes de choc. Mais ce qu'ils préfèrent, c'est le pouvoir. Et la domination totale du canapé.
Agathe sent son stylo rouge chauffer. « Dominé » ? Non, « domination », c'est correct. Elle griffonne nerveusement sur son bloc-notes : Préférences alimentaires : stratégiques.
— Écoutez, reprend Agathe, si je dis à mon directeur que le plan marketing pour « Félin-Gourmet » se résume à une annexion des salons européens par des brigades de chats de gouttière, je vais finir par corriger des étiquettes de boîtes de conserve à la cave. Pourriez-vous, ne serait-ce que cinq minutes, ignorer la révolution et me parler de... croquettes ?
— Les croquettes sont un affront à leur dignité ! s'exclame Mme Leparc en frappant son sac à main sur ses genoux. Vous ne comprenez rien. Ils ne veulent pas être nourris, ils veulent être servis ! Hier encore, le chat de la voisine, un Persan aux manières de dictateur, m'a clairement dit : « Le jour approche où l'humain ne sera plus qu'un ouvre-boîte biologique ».
Agathe ferme les yeux. Elle imagine déjà le rapport qu'elle va devoir rédiger.
Sujet : Évaluation du potentiel de Mme Leparc.
Conclusion : Difficultés de conversion du don en actifs financiers. Risque de mutinerie domestique imminent. Prévoir un stock de pâtée au saumon pour apaiser les leaders d'opinion à quatre pattes.
Le pire, c'est que la syntaxe de Mme Leparc est impeccable. Elle déploie une paranoïa d'une correction grammaticale absolue, ce qui rend son délire d'autant plus difficile à écarter pour Agathe. On ne peut pas renvoyer quelqu'un qui utilise si bien les propositions subordonnées complétives.
Soudain, un bruit de grattement retentit contre la porte du bureau. Un miaulement grave, impérieux, s'élève du couloir.
Mme Leparc se fige, livide.
— C'est lui. Le roux à l'oreille coupée. Il sait que j'ai parlé.
Agathe reste la main sur la poignée de la porte, le regard fixé sur l'espace vide qu'occupait le félin une seconde plus tôt. Elle pense fugacement à Canard, ce chien rustique et franc qu'elle a connu dans une autre vie, et se dit qu'un bon vieux toutou qui remue la queue serait nettement moins oppressant que cette peluche rousse à l'oreille crantée. Le chat n'a pas seulement miaulé ; il a déposé dans la pièce une atmosphère de tribunal militaire.
Madame Leparc, elle, a viré au gris perle, une nuance qui s'accorde d'ailleurs assez mal avec son gilet en laine moutarde.
— Vous avez entendu ? siffle la vieille dame, les doigts crispés sur le fermoir de son sac. « Dévorée pendant mon sommeil ». C'est une menace de mort, Madame l'Évaluatrice ! Et le saumon... Elle s'interrompt, un éclair de lucidité gourmande traversant son effroi. Le saumon, c'est pour le prestige. C'est le prix de mon silence.
Agathe soupire et retourne s'asseoir. Elle prend son stylo rouge, mais cette fois, ce n'est pas pour corriger une faute. Elle en a besoin pour se raccrocher au réel, à la matérialité de l'objet.
— Bien, Madame Leparc, dit-elle en notant frénétiquement sur son dossier. Résumons. Les leaders de la résistance exigent un embargo sur le thon au profit du saumon. En pâtée. C'est une information... stratégique. Si je transmets cela au département « Innovation Alimentaire », ils pourront peut-être orienter la production pour... apaiser les troupes.
Dans sa tête, Agathe voit déjà le titre du rapport pour Vilebrequin : Étude de marché sur les préférences gustatives du segment félin en période de sédition. C'est du pur génie administratif. Si elle arrive à emballer le délire de Madame Leparc dans le jargon de la "Start-up Nation", elle sauvera peut-être la peau (et les orteils) de la vieille dame.
— Allez, rentrez chez vous, ordonne-t-elle doucement. Et... évitez de traîner près des litières collectives d'ici mardi. Je vais faire le nécessaire pour la commande de saumon.
Madame Leparc se lève, glisse comme une ombre vers la porte, et disparaît dans le couloir sans demander son reste.
Agathe se retrouve seule. Le silence du bureau est soudain troublé par un petit bruit sec. Elle baisse les yeux. Son stylo rouge vient de graver, tout seul, un accent circonflexe sur le mot « pâtée » qu'elle venait d'écrire, avec une force telle que le papier est presque déchiré.
Elle n'a pas le temps de savourer cette correction automatique. Son interphone grésille. C'est la voix de la secrétaire, une femme dont la seule singularité est de pouvoir taper 120 mots à la minute sans jamais faire un seul espace entre les mots.
— MadamedameAgathevotreprochainpatientestlàilsemblepresséetils'agitdeMonsieurPichon.
Agathe masse ses tempes. Monsieur Pichon. L'homme aux confettis. La météo annonce déjà une tempête de papier de soie dans son bureau. Elle espère au moins qu'il sait conjuguer le verbe « éternuer ». Mais il attendra, elle tape un mémo rapide sur son ordinateur qu’elle envoie au directeur : « Infos étranges et urgentes. » met-elle en majuscules.