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Agathe se lève d’un bond, le fauteuil en cuir poussant un gémissement de détresse. Elle tourne le dos à Lucas, dont l'aura de fautes de conjugaison semble physiquement lui piquer la nuque. Elle se dirige vers le mur du fond, là où se dresse sa « bibliothèque de survie ». C’est un rempart de papier, une citadelle de savoir : le Petit Robert trône au centre, flanqué du Bescherelle rouge sang et du Grevisse, massif comme un juge de la Cour suprême.
Elle pose ses paumes à plat sur les tranches froides des livres, fermant les yeux pour absorber un peu de leur rigueur millénaire. Elle inspire un grand coup. L’odeur du vieux papier et de la colle d’imprimerie agit comme un calmant. Elle se retourne.
— Écoutez-moi bien, Lucas, dit-elle, d’une voix qu’elle force à rester horizontale. Votre singularité est un diamant brut. Mais un diamant posé dans une décharge reste un caillou. Votre don ne fait pas tout. Si vous voulez que le monde vous écoute, vous devez être capable de respecter la structure de votre propre pensée. L’écriture, c’est le squelette du verbe. Sans orthographe, vos rimes ne sont que des muscles mous.
Lucas lâche un rire qui ressemble à un gloussement de dindon enrhumé. Il bascule sa chaise en arrière, jouant avec l’équilibre et les nerfs d'Agathe.
— Bah, j'men tape ! Du moment que j'rappe ! Le dico c’est pour les pseudos, moi j’suis dans l’vrai, j’suis dans l’jeté !
C’en est trop. La pointe du stylo rouge d'Agathe, resté sur le bureau, transperce soudain le sous-main en plastique dans un petit nuage de fumée noire. Agathe sent que si elle reste une seconde de plus dans cette pièce, elle va invoquer une pluie de dictionnaires de 500 pages sur la tête de ce garnement. Sa « zone de confort » n’est plus qu’un souvenir lointain, une île engloutie sous un océan d’illettrisme.
Elle sort de son bureau sans un mot, ses talons martelant le linoléum avec une cadence de mitrailleuse. Elle traverse les couloirs de l'U.R.S., ignorant les patients qui errent comme des âmes en peine. Elle doit trouver Vilebrequin. Tout de suite. Avant que ses propres mains ne se mettent à corriger les graffitis sur les murs en brûlant la brique.
Elle déboule dans l'espace "Détente & Networking", une salle carrelée où l'on a installé trois canapés en skaï et une machine à café qui n'a plus fonctionné depuis la chute du mur de Berlin.
Vilebrequin est là. Il est assis en tailleur sur une table basse, l'air d'un gourou de la Silicon Valley en plein séminaire. Il tient un gobelet en carton avec une déférence quasi religieuse. Face à lui, un homme chauve et transpirant, Monsieur Barnabé, fixe intensément une carafe d'eau tiède posée entre eux.
Sous le regard fasciné du directeur, l'eau dans la carafe commence à s'assombrir, à tourbillonner, exhalant soudain un arôme puissant de grains torréfiés sur les hauts plateaux éthiopiens.
— C'est phénoménal, Barnabé ! s'exclame Vilebrequin en portant son gobelet à ses lèvres. Un corps parfait, une acidité maîtrisée... On va ruiner Nespresso ! Agathe ! Venez goûter ça ! C'est l'avenir du matin !
Agathe s'arrête net, les narines frémissantes, les sourcils froncés au point de ne former qu'une seule ligne de mécontentement.
— Monsieur le Directeur, commence-t-elle, ignorant superbement le miracle liquide. Je ne peux pas travailler dans ces conditions. Votre diamant brut est une catastrophe linguistique. Il ne sait pas accorder un participe passé, il ignore l'existence du subjonctif et il fait rimer loi avec foi comme un enfant de cinq ans. Soit vous m'autorisez à utiliser la méthode forte, soit je démissionne avant que le bâtiment ne s'enflamme par combustion syntaxique !
Vilebrequin lèche une goutte de café sur sa lèvre supérieure, son regard brillant d'une lueur inquiétante.
— Agathe, vous êtes trop... rigide. Barnabé ici présent nous crée de l'or noir avec de l'eau du robinet, et vous, vous me parlez de subjonctif ?
Il descend de sa table et s'approche d'elle, son parfum boisé se mélangeant à l'odeur du café frais.
— On ne corrige pas le monde, Agathe. On le vend.
Agathe sent ses narines se dilater. L’affront est trop grand. Elle redresse son buste, telle une allégorie de la République brandissant un dictionnaire en guise de bouclier.
— On ne vend pas des fautes d’orthographe, Monsieur le Directeur ! siffle-t-elle, chaque syllabe étant découpée avec la précision d'un scalpel. C’est une pollution sonore, une érosion de la pensée, un… un crime contre le patrimoine !
Vilebrequin fait tourner son café dans son gobelet avec une nonchalance exaspérante. — Oh, Agathe, redescendez sur terre. Le public s'en fiche. Regardez les rappeurs : ils ne sont pas exactement des génies de la concordance des temps, c'est bien connu. Du moment que ça rime et que ça vibe, le compte en banque se remplit.
Le sang d'Agathe ne fait qu'un tour. Ses pommettes virent au rouge cramoisi.
— C'est un cliché insultant ! rétorque-t-elle. Beaucoup d'artistes urbains manient la langue avec une virtuosité que vous ne soupçonnez même pas ! Ils savent conjuguer leurs verbes, eux ! Ils ne disent pas « j'ai jamais sus » !
À bout de nerfs, sentant son stylo rouge vibrer d'une rage thermique dans sa poche, elle décide de passer à l'acte. Une pulsion de survie. Elle fixe le gobelet de Vilebrequin. Elle projette mentalement une « correction amère », une dose massive de rigueur austère et de fiel grammatical directement dans le liquide sombre.
Vilebrequin porte le gobelet à ses lèvres, prend une grande gorgée... et s'arrête net. Ses yeux s'écarquillent. Sa mâchoire se crispe. Il recrache la moitié du breuvage dans l'évier bouché de la salle de pause, le visage tordu par une grimace de dégoût profond.
—Pouah ! s'exclame-t-il en se tournant vers Barnabé. Mais qu'est-ce que c'est que cette horreur ? Barnabé, votre café ne tient absolument pas la route ! C'est raide, c'est sec, c'est... c'est punitif ! Il faut travailler la rondeur, mon vieux, là c'est imbuvable !
Barnabé, qui caressait déjà sa carafe avec la fierté d'un barista étoilé, accuse le coup comme s'il venait de recevoir une gifle. Il fait du café magique depuis des décennies, il a servi des tasses à des ministres et des poètes.
— Pas à la hauteur ? bafouille-t-il, les mains tremblantes. Ma rondeur ? Mais... c'est un Arabica de haute altitude !
Il attrape un gobelet, goûte une goutte de son propre nectar et manque de s'étouffer. Il recule, les yeux ronds. Le café a le goût d'une vieille craie de tableau noir trempée dans du vinaigre de cidre. Il ne comprend pas. Le miracle vient de rance.
Agathe, de son côté, savoure sa petite victoire avec une froideur de banquière.
— Peu importe le café, tranche-t-elle. Je ne reprends pas Lucas dans mon bureau. Je refuse d'être le témoin oculaire de son massacre syntaxique. Trouvez-lui une autre nounou.
Vilebrequin, encore en train de s'essuyer la langue avec un mouchoir en papier, lève les mains en signe d'apaisement.
— Ok, ok... Calmez vos ardeurs, Madame Bescherelle. On va le basculer chez Paul. Paul, son pouvoir c'est d'empêcher les gens d'éternuer trop fort. Comme Lucas n'arrête pas de postillonner quand il déclame ses vers de mirliton, ça fera un bon binôme. Pas de risque de surchauffe cérébrale là-bas.
Il jette son gobelet avec dédain dans la corbeille.
— Allez, Agathe, retournez à votre poste. Vous avez d'autres patients qui vous attendent. Et essayez d'être... fluide. La fluidité, c'est le nouveau paradigme !
Agathe tourne les talons, un sourire imperceptible au coin des lèvres. Elle laisse Barnabé en pleine crise existentielle devant sa carafe maudite. Elle remonte le couloir, prête à affronter le prochain dossier, espérant secrètement que le suivant saura au moins accorder son sujet avec son verbe.